Dominique Cardon a écrit un essai intitulé Le design de la visibilité : un essai de cartographie du web 2.0 dans le numéro 152 de la revue Réseaux (2008). Ceci est un résumé détaillé et fiche de lecture de ce texte. Il faut prendre en compte que cet article a été publié en 2008, depuis il est probable que certains éléments aient changé.

Dominique Cardon a également fait un résumé de Le design de la visibilité détaillé ici.

Le design de la visibilité : un essai de cartographie du web 2.0

Résumé de l’essai Le design de la visibilité (Cairn) :

« Une des caractéristiques importantes des plateformes relationnelles du web 2.0 tient dans l’articulation étroite qui existe entre la manière dont les utilisateurs présentent différents traits de leur identité et la visibilité que leur accorde la plateforme. L’objet de cet article est de proposer une grille de lecture d’un ensemble très varié de plateformes relationnelles (site de rencontre, blog intimiste, réseaux social, partage de contenus, microblogging, monde virtuel) en caractérisant ensemble les différents formats identitaires que produisent les participants et les modes de visibilité que leur réserve les plateformes. L’article propose ensuite quelques éclairages sur la pluralité des formes identitaires, la diversité des formes et de la taille des réseaux sociaux de l’Internet et l’originalité des formes de navigation sur ces plateformes. »

Introduction de Le design de la visibilité

Sur le web 2.0, l’identité en ligne est un endroit où tout fait signe. Si les caractéristiques classiques de l’identité sont présentes (sexe, âge, photo, etc.), on trouve des informations qui sont des « indices identitaires ». Le réseaux relationnel des individus « est devenu un opérateur central de l’existence et de la visibilité des personnes sur la toile ». Tout ce qui est mis en ligne ou les contenus avec lesquels les personnes interagissent sont des « instruments de reconnaissance et d’affiliation aux autres ». A travers plein de fonctionnalités, « la mise en récit de soi » s’est généralisée dans de larges publics.

Cette visibilisation des signes d’identité sur le web 2.0 est une variable pertinente pour l’analyse de la diversité des platesformes et des activités relationnels qui y sont présentes : « Les formats identitaires et les stratégies de visibilité/invisibilité proposés par les sites du web 2.0 doivent être regardés ensemble ». En fonction des types de sites « relationnels », la « manière dont les individus apparaissent et dont ils peuvent tisser des liens est souvent architecturée très différemment ». Peu importe le type de plateforme, « les choix opérés dans le design des fonctionnalités des plateformes du web 2.0 ont des conséquences très importantes sur les publics auxquels elles s’adressent et les activités qu’elles accueillent ».

Ici, Dominique Cardon propose une réflexion sur les différentes manières « les différentes manières dont les personnes et leurs liens sont rendus visibles sur les plateformes du web 2.0 ». Le design de la visibilité est une synthèse de travaux de recherche et de littérature sur les social network sites.

L’identité numérique comme bazar

Le web 2.0 bouscule les frontières entre identité privée et identité publique. Les platesformes relationnelles donnent une très grande exposition pour les personnes qui s’y engagent. On constate que « les usagers prennent beaucoup de risques avec leur identité ». Si des dispositifs sur les médias sociaux permettent de restreindre la visibilité des publications, ces usagers ne l’utilisent pas en majorité. Cependant, ce qui est publié sur ces réseaux sociaux n’est pas visible de tous ; les utilisateurs peuvent restreindre les accès aux autres grâce à des filtres. Egalement, certaines informations sont divulguées sur certaines platesformes, d’autres non. Ensuite, les utilisateurs peuvent « user de stratégies d’anonymisation pour créer de la distance entre leur personne réelle et leur identité numérique », jusqu’à changer complètement. En quelque sorte, c’est la préservation de leur identité d’un « excès de visibilité selon Cardon.

Extériorisation et simulation de soi

Le « design de l’identité dans les espaces numériques » est plus stratégique que celle des interactions face-à-face. Les plateformes donnent des instructions d’enregistrement de l’identité et les utilisateurs s’en servent pour « produire la meilleure impression d’eux-mêmes » : on peut parler ici de coproduction. La personne sera définie différemment en fonction de ses choix de repères identitaires. Pour décomposer les familles de repères, Dominique Cardon considère que « l’identité numérique est aujourd’hui soumise à un double mouvement d’extériorisation de soi dans des signes et de réglage réflexif de la distance à soi », c’est en quelque sorte un « double phénomène de subjectivation et de simulation de soi ».

Le processus de subjectivation : l’extériorisation de soi

La première dynamique étudiée ici est « l’extériorisation de l’identité des personnes dans des signes », aussi qualifiée de « processus de subjectivation ». Le point de départ de toute navigation sur une interface du web 2.0 est la fiche de signalement : on y enregistre des caractéristiques « stables et durables » mais aussi des signes d’identité : goûts, amis, activités. En fait, « l’identité personnelle y apparaît comme un processus davantage qu’un état, une activité plutôt qu’un statut », l’identité se transpose dans les résultats des activités plutôt que dans le processus desdites activités, « la fabrication identitaire apparaît alors comme un processus dynamique, public et relationnel qui couple l’expression à la reconnaissance ». La plasticité et l’interactivité des plateformes numériques favorisent « la production et l’enregistrement des transformations des signes de soi qui y sont échangés ». Ce « processus de création continue de soi » dépose des traces interactives correspondantes à la singularité de la personne.

Le processus de simulation : le réglage réflexe de la distance à soi

La seconde dynamique étudiée ici est « la distance entre identité numérique et identité réelle », elle renvoie au « processus de simulation de soi » facilité par les technologies du web qui permettent une différenciation entre le rôle d’une personne dans la vie réelle et celui dans la vie virtuelle. Si les communautés en ligne sont souvent perçues comme « des espaces de déréalisation et de projection imaginaire » avec un retour à l’identité réelle compliqué, les plateformes relationnelles d’Internet permettent aux individus de modifier leurs apparence pouvant même « menacer l’authenticité des définitions de soi ».

Sur la « Carte 1. Cartographie des traits identitaires projetés vers les plateformes du web 2.0 », on trouve 2 axes avec 2 polarités chacun :

  • Être : traits identitaires les plus incorporés à la personne
  • Faire : traits identitaires extériorisés dans des activités et des œuvres
  • Réel : traits identitaires endossés dans les vies numériques et réelles simultanément
  • Projeté ; projections dans des rôles échappant aux contraintes de réalité rencontrés dans la vie quotidienne
le design de la visibilité
 

Format de visibilité

La « manière d’habiller ses identités » est facilitée par le design des interfaces relationnelles. Chaque plateforme propose des systèmes d’enregistrement de données identitaires différents. La relation étroite entre l’image de soi et la structuration de ces interfaces montre l’assemblage des « technologies de communication dans la production des subjectivités numériques ». Grâce à la structuration des expressions identitaires permise par le système catégoriel de ces technologies, les utilisateurs peuvent « ajuster leur exposition au public à qui ils se rendent visibles ».

A partir de la carte des traits identitaires projetés sur les platesformes mentionnée plus tôt, Dominique Cardon dégage trois formes idéal-typiques de visibilité désignés par des métaphores :

  • Le paravent : les personnes dissimulent leur identité civile et choisissent les individus auxquels ils se révèlent.
  • Clair-obscur : les personnes qui dévoilent des caractéristiques très personnelles de leur identité et naviguent de proche en proche.
  • Phare : Les individus initient des connexions pour avoir des zones de forte visibilité et mêlent certains traits de leur individualité avec des thèmes des productions qui les lient aux autres.

Deux autres modèles « émergeants » qui sont présents sur d’autres « territoires » du web comme le microblogging :

  • Post-it : permet aux personnes de rendre visible les changement de leur contexte d’activité, la présence est partagée.
  • Lanterna magica : « transformation des plateformes de jeux virtuels en espaces de rencontre en trois dimensions dans lesquels les personnes glissent leur identité dans des avatars ».

Dans la suite de son article Le design de la visibilité, Dominique Cardon fait une description poussée de chacun des modèles cités, les décris et les explique avec des exemples via des fonctionnalités ou des modèles de platesformes du web 2.0. Il intègre ces modèles dans la première carte :

le design de la visibilité

Éclairages

L’exercice des cartes et la synthèse des différentes recherches menés par Dominique Cardon sont parfaitement discutables selon lui. Il veut montrer en quoi cette typologie établie permettrait d’éclairer la dynamique actuelle du web 2.0 en évoque des questions de recherche destinées aux « sciences sociales des réseaux sociaux de l’Internet ».

Visibilité/Invisibilité

La première lecture qu’il propose veut souligner la « diversité des formes de visibilité » rendue possible par les platesformes. Ces dernières peuvent inviter à montrer qui on est dans la vie réelle tandis que d’autres vont avoir un système d’avatars. Selon les espaces, on va se dévoiler différemment, en fonction des modèles des réseaux sociaux :

« C’est le premier enseignement de cette typologie : chaque plateforme propose une politique de la visibilité spécifique et cette diversité permet aux utilisateurs de jouer leur identité sur des registres différents. »

Peu importe ce que l’on constate, l’individu va agir selon ses intérêts et ses envies ; il ne dévoile son identité (entièrement ou partiellement) que sous certaines conditions. De plus, toutes les identités (« les personnes sont de plus en plus plurielles), ne sont pas adaptées à tous les contextes ; tout n’est pas transposables aux univers numériques :

« Les individus incorporent avec des intensités et des niveaux de socialisation très différents les identités auxquelles ils se réfèrent dans leur vie quotidienne et dans leur vie numérique, si bien que la consistance des rôles qu’ils endossent dans cette dernière présente des variations extrêmes. »

Ce qui caractérise les stratégies identitaires sur les platesformes, ce n’est pas tant la multiplicité mais la « capacité à régler la distance aux faces ». Dominique Cardon fait l’hypothèse que « les plateformes relationnelles encouragent et développent chez leurs utilisateurs un rapport stratégique et calculatoire à leur propre identité ».

le design de la visibilité

Des articulations entre les deux mondes

Grâce aux typologies réalisées, Cardon distingue « quatre processus de figuration de l’identité numérique » :
  • Identité civile : affichage des propriétés génériques et statutaires des personne
  • Identité narrative : l’authentification d’un « vrai » moi à travers l’introspection et le récit personnel
  • Identité agissante : projection des personnes dans leurs œuvres, transférant leur identité civile vers une identité agissante
  • Identité projetée : les expérimentations de soi utilisant des simulations de rôle

Ils correspondent aux cadrans de la carte dressée. Aussi, les « réseaux de relations associés » aux facettes qui composent l’identité sont peu « miscibles ». De nouvelles pratiques sociales se développent sur les platesformes relationnelles ; les réseaux sont de moins en moins « isolés les uns des autres ». En ayant de plus en plus de proches de différentes natures sur ces réseaux, les risques identitaires f(un tel mélange sont grandissants.  Ces proches ont une « visibilité nouvelle sur les engagements de l’individu avec chacun de ces sphères », même si cela reste « limité et progressif ». De plus, « cette capacité à s’exposer tout en contrôlant son exposition réclame des compétences sociales et relationnelles spécifiques et très inégalement distribuées ».

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La forme des réseaux sociaux

En troisième lecture de la typologie, l’auteur aborde la différenciation de la taille et de la forme des réseaux sociaux. Selon leur modèle, ils afficheront plus ou moins le réseau relationnel pour afficher ou cacher l’identité de chacun des membres :

« L’extension de la zone de visibilité des individus profite de l’hybridation du réseau social (les amis) et du réseau thématique (les groupes, les tags, les amis-bookmarks, etc.) qui donne à ces systèmes relationnels un caractère profondément hétérogène et ouvre à des modes de navigation et de rencontre beaucoup plus diversifiés. »

La dynamique de constitution des réseaux n’est pas la même selon la visibilité des profils pouvant être modelée par les utilisateurs.

le design de la visibilité

Les modes de navigation

En quatrième lecture, l’auteur de Le design de la visibilité insiste sur « la diversité des outils et des ressources permettant de naviguer sur les platesformes du web 2.0 ». Les modèles traditionnels du web sur la recherche critérielle changent de paradigme avec le web 2.0 :

« En effet, au paradigme de la recherche critérielle, qui s’appuie sur des caractérisations objectives, statutaires et institutionnelles des personnes, se superpose un paradigme de l’indice, dans lequel les personnes prennent appui sur un tissu d’informations labiles et floues pour créer de nouvelles connexions (ambiant awareness). »

La navigation relationnelle (circulation des personnes  sur les platesformes à partir des amis et des amis d’amis) fait apparaître un premier déplacement. Cette navigation s’accroche aux traces de navigation laissées par les autres. Le second déplacement permet l’espace à une navigation « hasardeuse » à travers des agrégats constitués par d’autres utilisateurs ; elle peut cependant être guidée par les réseaux grâce à des systèmes de recommandation.

Ensuite, les platesformes d’Internet ont développé plein de fonctionnalités qui permettent de tenir compte que dans la majorité des cas les utilisateurs ne peuvent expliciter ce qu’ils cherchent ; ils n’ont pas donné « d’intentions préalables, de but ou de destination à leur quête ». Les réseaux aident les utilisateurs à se former eux-mêmes un « univers d’informations » qui « les surprennent sans les désorienter ». Les concepteurs des platesformes n’ont pas d’approche éditoriale, ce n’est pas leur rôle.

De plus, ces dernières ont fait apparaître de nouveaux modes de collaboration entre les utilisateurs. Dominique Cardon parle ici de « coopérations faibles » : elles « se caractérisent par la formation « opportuniste » de liens et de collectifs qui ne présupposent pas d’intentionnalité collective ou d’appartenance « communautaire » préalables » contrairement aux coopérations dites « fortes ». Les platesformes relationnelles ont développé des « fonctionnalités de communication et de partage » et elles « favorisent l’émergence d’une dynamique de bien commun à partir de logiques d’intérêt personnel en articulant de façon originale individualisme et solidarité ».

Cependant, elles interrogent « le sens et la profondeur » des relations qu’elle créé entre les personnes. Les liens relationnels noués sur le web 2.0 ont des natures très différentes selon des idéal-types nommés précédemment. Dominique Cardon conclu son essai Le design de la visibilité en disant que la critique du web 2.0 échoue à « mobiliser les participants de ces plateformes en se rendant trop « extérieure » aux opportunités et aux bénéfices qu’ils y trouvent ». Il argue pour une critique dans une position « interne » à ce web qui s’appuierai sur l’expérience des utilisateurs afin d’étudier la « diversité des articulations entre formats de présentation de soi et stratégies relationnelles » et « d’isoler les contextes dans lesquels les personnes ressentent négativement les effets de la rationalisation de l’amitié ».