Qu’est-ce qui a poussé plus de 70 000 personnes venues du Maroc à franchir la frontière avec l’Espagne ? Comment est née cette crise migratoire à Ceuta ? Avec tous les blessés et morts durant ces événements, difficile de remonter le fil. Pourtant, il semblerait qu’une opération de désinformation ait participé à les déclencher.
Pourquoi des Marocains ont-il franchi la frontière avec l’Espagne ?
Quelques semaines auparavant, la Cour suprême espagnole avait rendu une décision de justice. Elle indiquait que les migrants arrivant par la mer, qui ne franchissaient pas de dispositif physique anti-intrusion (clôture, barrière, etc.), ne pourraient plus être soumis à la procédure d’expulsion accélérée.
Sur les réseaux sociaux, des publications affirmaient donc que la décision de la Cour suprême « empêchait de fait les autorités espagnoles de renvoyer les migrants arrivés par la mer sur le territoire espagnol, sous-entendant qu’ils seraient autorisés à rester dans le pays », écrit le Deutsche Welle.
Derrière la crise migratoire à Ceuta, une vraie opération de désinformation ?
Selon les autorités européennes, espagnoles et même marocaines, ces intrusions sur le territoire espagnol en Afrique seraient liées à la diffusion massive sur les réseaux sociaux d’information erronées. Même chose du côté des réseaux de trafiquants d’êtres humains. Dans une déclaration ce 31 juillet, le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez affirmait que des réseaux organisés avaient diffusé des informations erronées concernant cette décision de justice.

Par exemple, le Deutsche Welle (via sa cellule de fact checking) a repéré plusieurs publications sur Facebook, Telegram ou encore TikTok. Le tout via des comptes spécialisés dans l’immigration à l’étranger, de tailles différentes (cumulant parfois des dizaines de milliers d’abonnés) dans des publications aux formulations souvent identiques. Des comptes qui pouvaient montrer des exemples de migrants ayant réussi à passer à Ceuta ; ils montrent aussi parfois ceux qui n’y arrivent pas, ou qui sont portés disparus. En réalité, l’arrêt de la Cour suprême « limite donc le recours aux renvois immédiats dans ces cas précis [l’arrivée par la mer], mais n’accorde pas aux migrants le droit automatique de séjour en Espagne », contrairement à ce que voulaient faire croire ces publications (sans que ce soit systématique). De fausses informations qui auraient également circulé dans des groupes d’entraide fermés qui existent depuis longtemps, par exemple sur WhatsApp.

Et dans les témoignages de migrants recueillis par la presse internationale, on se rend compte que beaucoup ont été influencés par des vidéos sur TikTok ou Instagram, comme l’a démontré Le Monde. Ces derniers jours, plusieurs comptes ont été supprimés des résaeux sociaux. Pour le journal français, « difficile, donc, d’établir la responsabilité directe de ces contenus dans l’afflux des 30 et 31 juillet. » Mais pour ses journalistes Morgane Tual et Damien Leloup, « la diffusion néanmoins massive […] a probablement contribué à un effet « boule de neige », encourageant de nouvelles personnes à se lancer. »
Des suppositions et allégations tempérées par Lorenzo Piccoli, professeur adjoint de gouvernance des migrations à l’Institut universitaire européen interrogé par le Deutsche Welle, pour qui ces revendications en ligne n’auraient pas pu déclencher une crise migratoire à Ceuta d’une telle ampleur. Il met davantage en cause le gouvernement marocain qui « n’a peut-être pas activement provoqué cet événement, mais d’une certaine manière, il n’a rien fait pour l’empêcher de se produire ».
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Ce qui n’est pas de l’avis des autorités marocaines, qui ont mis en cause (parmi plusieurs facteurs) une opération de désinformation, menée notamment sur les réseaux sociaux. D’ailleurs, certains médias locaux nationalistes et experts au Maroc, y voient une opération d’ingérence étrangère, « algérienne, tunisienne ou française », rapporte Le Monde. Ce dernier rappelle que des opérations de désinformation auprès de migrants ont déjà eu lieu par le passé. L’hypothèse de l’opération organisée tient selon la société spécialisée en recherche en source ouverte (OSINT) Golden Owl, qui a publié un rapport d’enquête complet ce 3 août. Des accusations qui ouvrent la porte à diverses théories du complot : Israël et les États-Unis sont notamment pointés du doigt (par l’Iran notamment).
Quelle responsabilité pour TikTok, Instagram et compagnie ?
Dans un premier temps, les réseaux sociaux concernés n’avaient pas réagi à cette crise migratoire à Ceuta, ni à leur possible responsabilité dans cette affaire, avec certains destins tragiques. Pourtant, Rabat met en cause directement les réseaux sociaux et dénoncent le fait qu’ils n’aient pas supprimé à temps les publications problématiques et stoppé les réseaux organisés qui propagaient ces fausses informations. Comme l’ont rapporté Les Echos, le parquet marocain a déjà ouvert plusieurs enquêtes. Côté espagnol, un rapport de police a été commandité par une juge pour savoir « s’il s’agit d’une action concertée ou dirigée » par « un groupe criminel ».
Mais ce 11 août, l’Union européenne a annoncé que « Meta et Facebook avaient accepté de renforcer leur dispositif de lutte contre la désinformation liée à la crise migratoire à Ceuta », comme l’a relayé une dépêche AFP. Cela fait suite à l’organisation de réunions entre l’organisation et TikTok ainsi que Meta. C’est grâce au Digital Services Act (DSA), qu’un outil va ainsi être créé pour communiquer autour des questions de migration vers Ceuta. Il réunira des plateformes et fact-checkeurs, sous la responsabilité de l’UE et devra permettre de signaler plus rapidement les contenus de désinformation. Meta a précisé à l’AFP qu’une équipe « surveillait la situation à Ceuta en temps réel et supprimait les contenus qui enfreignent nos politiques, notamment ceux qui proposent, facilitent ou recherchent des services de trafic de migrants ». Du côté de TikTok, on rappelle que des règles strictes étaient déjà en vigueur.
Crédit de l’image à la une : Wikimedia Commons, Diego Delso




