En ce mois de mars 2026, l’association normande Cadomus franchit une nouvelle étape dans son projet de reconstitution virtuelle en 3D de la ville de Caen. Détruite au tiers lors des bombardements alliés de la Seconde Guerre mondiale, la cité retrouve progressivement ses traits d’avant-guerre grâce à une modélisation particulièrement minutieuse. Initiée pour pallier la disparition du tissu urbain historique, cette démarche s’appuie sur des technologies modernes pour offrir au grand public une vision fidèle de la commune. Si vous vous intéressez aux croisements entre l’histoire et le monde du numérique, le projet Caen 1936 risque de retenir toute votre attention.

Cadomus utilise pour cela une technologie inattendue dans le domaine patrimonial : Unreal Engine 5, le moteur graphique temps réel utilisé par les studios de jeux vidéo les plus exigeants. Le résultat, consultable gratuitement en ligne, offre une plongée dans les rues, les façades et les ambiances d’une ville qui n’existe plus sous cette forme depuis 1944.
Caen 1936, un projet né d’un forum de supporters
L’histoire de Cadomus commence en 2013, de façon assez improbable : un post sur un forum de supporters du Stade Malherbe de Caen, intitulé « Ouksété à Caen avant 1944 », suffit à fédérer un groupe de passionnés autour d’une idée commune. Parmi les fondateurs, on trouve Mickaël Biabaud, géographe spécialiste de l’urbanisme de la reconstruction de Caen, et Aurélien Léger, qui en devient le président. L’association choisit le nom « Cadomus », forme latinisée du nom de Caen attestée dès 1025.

Le projet « Caen 1936 » naît dans ce contexte, avec un objectif clair : reconstituer virtuellement la ville telle qu’elle était avant les bombardements alliés de l’été 1944, qui ont détruit environ un tiers de la cité. La date de 1936 est retenue car elle correspond à une période pour laquelle les archives photographiques sont relativement abondantes, sans pour autant être aussi bien documentée que les années 1910-1926.
Les premières modélisations portent sur la place de la République et l’ancien hôtel de ville. En 2015, l’association travaille avec le CIREVE, le Centre interdisciplinaire de réalité virtuelle de l’Université de Caen, pour rendre ces travaux accessibles sur une borne tactile installée temporairement sur la place. Le projet prend ensuite de l’ampleur progressivement, avec une montée en visibilité notable entre 2017 et 2025.
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Comment Caen 1936 exploite Unreal Engine 5 pour le patrimoine
Un choix technologique issu du jeu vidéo

Unreal Engine 5 est un moteur de rendu temps réel développé par Epic Games, utilisé dans de grands titres commerciaux comme Fortnite ou dans des productions cinématographiques. Sa capacité à gérer des éclairages dynamiques, des textures haute définition et des environnements vastes en fait un outil adapté aux projets de reconstitution à grande échelle.
Pour l’équipe de Cadomus, le choix de ce moteur s’explique par des raisons pratiques. Axel Tillier, chef de projet 3D, l’explique ainsi : il permet d’itérer rapidement, de gérer l’éclairage en temps réel et de construire une ville cohérente plan par plan, sans jamais perdre le lien avec les archives. À la différence des logiciels de rendu traditionnel, où chaque image nécessite un temps de calcul long, Unreal Engine 5 permet d’apporter des corrections et d’observer le résultat presque immédiatement, ce qui facilite le travail de validation avec les historiens et archivistes.

Ce n’est pas la première fois qu’Unreal Engine est utilisé dans un contexte patrimonial en France. On peut mentionner notamment la visite virtuelle du Fort de Bron, près de Lyon, ou encore les travaux de plusieurs agences spécialisées comme Noovae ou Héritage Virtuel. Ce qui distingue le projet « Caen 1936 », c’est son échelle urbaine et la densité du corpus documentaire mobilisé.
De l’archive à l’image 3D : une méthode rigoureuse
Le corpus documentaire rassemblé par Cadomus est considérable : entre 40 000 et 50 000 ressources ont été mobilisées pour nourrir ce travail. Il s’agit de cartes postales, de photographies, de plans, de vues aériennes, d’archives publiques et privées, toutes croisées et vérifiées pour garantir la fiabilité des restitutions.
Une source particulièrement précieuse : les dossiers de dommages de guerre conservés aux Archives départementales du Calvados, qui constituent le deuxième fonds d’archives départementales de France par volume. Ces dossiers, déposés après-guerre par des propriétaires cherchant à être indemnisés, contiennent fréquemment des plans cotés et des élévations dessinés par des architectes, ce qui en fait un matériau de premier ordre pour la modélisation.
La reconstitution suit une logique à deux niveaux. Au premier plan, les bâtiments sont modélisés au plus près des sources disponibles, avec une attention portée aux matériaux, aux détails de façade et à la signalétique. En arrière-plan, l’équipe adopte une approche plus schématique, que l’on peut qualifier de « reconstitution à l’échelle de la silhouette » : on restitue les volumes, les hauteurs et les toitures pour fermer les perspectives et maintenir une cohérence visuelle d’ensemble, sans pour autant reconstruire individuellement chaque façade éloignée. Cette distinction est clairement assumée par l’équipe, qui tient à afficher la frontière entre ce qui est documenté et ce qui relève de l’hypothèse plausible.
La production implique des allers-retours constants entre les modélisateurs 3D, les historiens et les archivistes, afin de valider chaque élément à chaque étape.
Caen 1936 se concentre désormais sur le théâtre de Caen
Un périmètre qui s’élargit après le Millénaire
Lancé à l’occasion du Millénaire de Caen en 2025, le projet a déjà étendu son périmètre géographique à la place Singer, au port et aux quais. Il se concentre désormais principalement sur le théâtre de Caen, un bâtiment d’avant-guerre dont la reconstitution représente un travail de documentation et de modélisation significatif.

La production s’organise en séries de films d’animation, chacun consacré à un secteur ou à une thématique particulière. Un premier film est d’ores et déjà disponible en ligne, consacré à la place du 36e RI. Les suivants seront publiés progressivement et accessibles gratuitement, ce qui correspond à la vocation de l’association : diffuser largement pour toucher toutes les générations.
Des étudiants en animation 3D ont également contribué au projet, notamment via un partenariat avec l’école BRASSART de Caen. En l’espace de deux mois de stage, trois étudiants ont modélisé une cinquantaine de bâtiments disparus à partir de photos et de plans d’époque, et produit 45 animations.
Un appel aux dons pour financer les prochains films
Cadomus est une association d’intérêt général à vocation culturelle, scientifique et éducative. À ce titre, les dons qu’elle reçoit ouvrent droit à une réduction d’impôt de 60 % pour les entreprises comme pour les particuliers, dans la limite de 2 millions d’euros. L’association lance actuellement un appel aux dons pour financer les prochains films et poursuivre la reconstitution de nouveaux secteurs.
Il est possible de soutenir le projet directement via le site officiel de Caen 1936.
Ce que ce projet dit de l’usage du jeu vidéo au service de l’histoire
L’utilisation d’un moteur de jeu vidéo pour valoriser le patrimoine historique n’est pas nouvelle, mais elle se systématise. Unreal Engine 5 présente un avantage concret par rapport aux outils de rendu classiques : il permet de visualiser une scène en temps réel, d’en modifier les paramètres à la volée, et de produire des rendus de qualité cinématographique sans passer par des fermes de calcul coûteuses. Pour une association bénévole comme Cadomus, c’est un gain de temps et de budget non négligeable.
Ce type de projet illustre aussi une tendance plus large, visible dans d’autres contextes : la reconstitution de Rio de Janeiro à échelle réelle sur Unreal Engine 5, la visite virtuelle de la citadelle de Besançon, ou encore les travaux sur le Fort de Bron. Dans chaque cas, la technologie ne remplace pas le travail historique, elle le rend lisible et accessible à un public qui n’a pas forcément de formation académique.

Pour Cadomus, l’enjeu est précisément là : faire en sorte que la rigueur documentaire ne reste pas enfermée dans des archives, mais devienne une expérience visuelle que chacun peut s’approprier. Les films d’animation produits à partir de cette base ont vocation à circuler librement en ligne, sans abonnement ni barrière d’accès.
Questions fréquentes
Caen 1936 est un projet de reconstruction virtuelle de la ville de Caen telle qu’elle était avant les bombardements de la Seconde Guerre mondiale. Il est porté par l’association Cadomus et se présente sous forme de films d’animation gratuits, accessibles en ligne.
L’association Cadomus, fondée en 2013 à Caen par des passionnés d’histoire locale. Son président est Aurélien Léger, et le chef de projet 3D est Axel Tillier. L’association travaille avec des historiens, des archivistes et des étudiants en animation 3D.
Unreal Engine 5 permet de gérer l’éclairage en temps réel, de produire des environnements visuellement cohérents et d’itérer rapidement sur les modélisations. C’est un avantage concret pour une équipe qui doit constamment valider ses travaux avec des sources historiques, sans disposer de budgets de production importants.
Entre 40 000 et 50 000 ressources documentaires ont été mobilisées : cartes postales, photographies, plans, vues aériennes, archives publiques et privées. Une source particulièrement importante est constituée par les dossiers de dommages de guerre conservés aux Archives départementales du Calvados.
Les films sont disponibles gratuitement en ligne sur le site caen1936.fr. Un premier film consacré à la place du 36e RI est déjà en ligne, et d’autres volets seront publiés progressivement.
Cadomus est une association d’intérêt général qui accepte les dons, ouvrant droit à une réduction d’impôt de 60 % pour les entreprises et les particuliers. Les dons se font via la page dédiée sur caen1936.fr/soutenir-le-projet.




