[ENQUÊTE] Depuis quelques mois, des comptes sur les réseaux sociaux sont alimentés par des sœurs siamoises, ou du moins qui se disent être des jumelles siamoises. Derrière ces photos et vidéos générées par intelligence artificielle, on trouve le plus souvent de la vente de faux contenus érotiques. Les progrès de l’IA ont rendu possible un fantasme sexuel : celui des sœurs siamoises.
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Valeria et Camila, Pamela et Brenda : les sœurs siamoises se multiplient sur Instagram et TikTok
Si l’on observe plusieurs cas de faux comptes de jumelles siamoises sur les réseaux sociaux, certains ont davantage été documentés que d’autres. Il y a d’abord eu Valeria et Camila, l’un des comptes les plus connus (409 000 abonnés sur Instagram), qui a commencé à apparaître en décembre 2025. Valeria et Camila sont très loquaces, parlant de leurs problèmes liés à leur particularité, souvent en rapport avec les relations amoureuses.

Puis sont apparues peu de temps après Pamela et Brenda, avec la même ligne éditoriale : elles parlent de relations amoureuses, voire sexuelles et on peut même les voir s’embrasser dans certaines vidéos. Il y a aussi Aarohi et Avnii, deux jumelles indiennes qui postent même de courts vlogs sur YouTube. Ces comptes reprennent tous les codes des influenceurs « lifestyle » : selfies miroir, tenues de plage, sorties au restaurant, voyages, scènes avec des amis « normaux » et réponses à des questions en story. Dans les commentaires de ces publications, beaucoup d’internautes ne tombent pas dans le panneau et répètent qu’il s’agit de photos et vidéos générées par IA à qui veut bien l’entendre. Mais d’autres semblent ne pas s’en inquiéter et se content de féliciter ces jeunes femmes pour leur manière de surmonter leur handicap, ou tout simplement pour les complimenter sur leur physique.

À chaque fois, il s’agit de jumelles parfaitement bicéphales : vulgairement, deux têtes (avec deux cerveaux et deux cous) qui se partagent un même corps. Une forme de jumeaux siamois qui apparaît dans 10% des cas environ. Sauf que s’ils sont menés à terme, ces jumeaux sont mort-nés ou meurent peu après la naissance. Seuls quelques individus ont survécu jusqu’à l’âge adulte. Aujourd’hui, les jumelles siamoises bicéphales les plus médiatisés sont Abigail et Brittany Hensel, deux jeunes femmes américaines. Sauf que contrairement à la réalité, les fausses jumelles qu’on voit sur les réseaux sociaux correspondent parfaitement aux critères de beauté occidentaux, qu’on trouve autant sur ces réseaux sociaux, que dans la pornographie ou dans le reste des médias. Leur seule particularité physique est ce qui les différencie : le fait qu’elles partagent un même corps.
Une apparence « parfaite » qui trahit notamment leur artificialité. Il n’y a pas que ça : il y a aussi les voix robotiques, des mouvements de corps très étranges, ou encore des arrière-plans incohérents. En bref, les imperfections classiques avec l’IA. On trouve une myriade de comptes, avec plus ou moins de succès : il y a eu Kiara et Myra, Sita et Gita, les Lulu, Anna et Garcia et probablement beaucoup d’autres qui ont disparues aussi vites qu’elles sont apparues.
Mais pourquoi ces faux comptes de sœurs siamoises existent ?
404Media a résumé le phénomène très simplement : « Si vous vous demandez pourquoi quelqu’un consacre son temps, son énergie et d’énormes ressources informatiques à se faire passer pour des jumelles siamoises sexy, la réponse est simple : l’argent. » Alors il est temps de se pencher sur le modèle économique de ces faux comptes.
Concernant Valeria et Camila, c’est facile : sur leur compte Instagram, on trouve un lien vers un canal Telegram dans leur biographie. La promesse d’un contenu « épicé » (« spicy » en anglais) : « Découvrez notre vie à deux têtes d’une toute nouvelle manière ». Sauf que l’accès n’est pas gratuit : il faut dépenser des étoiles, 692 par mois. Des étoiles à acheter directement sur Telegram, sachant que 750 étoiles valent 16,98 euros (un tarif dégressif). Ainsi, ces étoiles représentent à peu près un abonnement mensuel sur OnlyFans à une créatrice. 404Media écrivait en janvier dernier que le canal Telegram de Valeria et Camila comptait 225 abonnés, soit 2 650 dollars par mois environ. En juin 2026, le canal n’en compte plus de 27, soit un plus de 400 euros environ.

D’autres comptes passent par la plateforme Fanvue, sorte d’équivalent à OnlyFans et à Mym, mais qui, contrairement à ces deux plateformes très populaires, autorise les contenus générés par IA (à condition qu’ils soient désignés comme tels). Par exemple, Pamela et Brenda sont sur OnlyFans, mais de manière cachée : rien n’indique sur leur photo de profil ou dans leur biographie qu’elles sont siamoises et encore moins qu’elles n’existent pas réellement. Néanmoins, Fanvue expliquait en novembre 2024 à Business Insider être contre les images usurpant l’identité d’une personne. « Un défi » pour Fanvue qui dit lutter contre les deepfakes.

Les différents réseaux sociaux aussi disent se mobiliser contre ces comptes qui trompent les internautes. Le plus actif ici paraît être Instagram, puisque les comptes de Pamela et Brenda ainsi que d’Aarohi et Avnii semblent avoir été supprimés (on peut supposer qu’ils l’ont été par Instagram, les comptes sur les autres réseaux sociaux existant encore). Mais si Instagram, TikTok et YouTube exigent en principe que les contenus générés par IA soient étiquetés comme tels, c’est loin d’être le cas sur les comptes que nous avons pu identifier. Au contraire : certains répondent aux accusations qui sont faites dans les commentaires de leurs publications, et les jumelles déclarent qu’elles sont bien réelles.
Comment les photos et vidéos de ces jumelles siamoises sont-elles créées ?
La réponse tient en deux mots : l’intelligence artificielle. Une fois que c’est dit, on peut aller plus loin dans l’analyse. Sur le plan technique, c’est un peu plus compliqué. On peut supposer que les visages sont d’abord générés et affinés sous toutes les coutures, afin d’être sûr qu’ils ne changent jamais entre les vidéos. les créateurs utilisent typiquement des modèles de type Stable Diffusion XL ou FLUX pour créer une base d’images fixes photoréalistes, en peaufinant les prompts afin de garder la configuration « deux têtes, un corps ». Ensuite, les créateurs utilisent des outils dits « image to video », pour passer d’une image à une vidéo avec des mouvements, comme Runway (Gen‑3/Gen‑4.5), Kling AI ou d’autres services équivalents.
Mais le plus probable dans tous les cas montrés dans cet article, c’est que les créateurs derrière ces projets utilisent des vidéos de créatrices en apposant deux têtes à la place de la tête de l’influenceuse. De quoi avoir des vidéos avec des mouvements parfaits, un arrière-plan cohérent et une lumière qui ne donne pas quelque chose d’étrange. Un vol de contenu qu’on constate déjà chez de nombreuses influenceuses IA, dont de vraies influenceuses sont victimes. Le tout sans le consentement des principales intéressées.
L’intelligence artificielle crée des fantasmes impossibles autour du corps des femmes
Des faux comptes utilisant l’intelligence artificielle pour alpaguer les internautes à la recherche de contenus pornographiques existent depuis très longtemps. Mais depuis quelques mois, ces comptes ne se limitent plus à l’inspiration des catégories les plus populaires sur les sites pornographiques : ils en créent. Sœurs siamoises, femme avec trois seins, aliens, syndrome de Down, handicaps physiques (comme les membres amputés), maladies de la peau (vitiligo par exemple) et même… centaure. C’est ce que propose le compte d’une certaine Carla, qui a commencé sa carrière sur Instagram en mars dernier et qui cumule plus de 16 000 abonnés sur le réseau social. Un compte notamment propulsé grâce à des publications aux côtés de Valeria et Camila. À noter que pour le moment, le compte ne vend rien. On trouve aussi des comptes qui capitalisent sur les fétiches raciaux, comme l’avait démontré Histoires Crépues en avril dernier. Même chose pour les handicaps physiques : sur les réseaux sociaux et les applications de rencontre, les personnes en situation de handicap reçoivent des messages hyper-sexualisés, centrés sur leur handicap.
Les fondateurs de 404Media ont trouvé plusieurs explications quant au succès de ce phénomène Premièrement : sur les réseaux sociaux, « les contenus inhabituels, choquants ou provocateurs suscitent généralement plus d’engagement », y compris avec des créatrices de contenus érotiques générées par IA. Deuxièmement, l’IA permet de générer facilement et sans beaucoup d’argent des contenus sans limites, si ce n’est l’imagination humaine qui cherche à assouvir des fantasmes impossibles. Les sœurs siamoises n’apparaissent ici que comme une niche à remplir pour les vendeurs derrière ces comptes. Il en existe des dizaines d’autres qui attirent à chaque fois un petit nombre (mais suffisant) de curieux.
Les jumelles siamoises sont une « niche » à creuser pour les créateurs d’influenceuses IA
Dans le cas des sœurs siamoises, plusieurs éléments expliquent l’apparition de cette « niche ». Il y a tout d’abord la fascination (ancienne) des histoires de jumeaux siamois. La chercheuse en littérature Sherri L Foster, spécialisé dans le handicap, explique à propos de jumelles siamoises nommées Millie et Christine McCoy (nées au XIXème siècle) que le fait qu’elles partagent un appareil génital commun « était un fait couramment utilisé pour susciter l’intérêt pour les filles ». Une information incluse dans des brochures vendues à un penny « en suscitant l’intérêt et en excitant les spectateurs qui voulaient savoir comment elles fonctionnaient sexuellement. » Ces deux filles étaient d’ailleurs exposées à la vue de tous, contre de l’argent.

Une fascination réactivée ici dans un contexte très esthétique, très éloigné de la réalité médicale, avec des corps « parfaits », jusqu’à l’érotisme. Les jumelles siamoises sont un thème dont s’est déjà emparée l’industrie pornographique (et plus généralement l’industrie cinématographique depuis des décennies) à de plusieurs reprises, bien que ce soit assez rare. Cela a par exemple été le cas du film Conjoined de Gilfriends Films sorti en 2013. Un fantasme que l’on pourrait comparer à celui des jumeaux/jumelles, un sous-genre qui mise sur la symétrie, le miroir, mais aussi le tabou de deux sœurs identiques, dans un même contexte sexuel. Ajoutez à cela une couche incestuelle qu’on trouve beaucoup dans la pornographie et le tour est joué.
Le fantasme des sœurs siamoises radicalise cette logique : au lieu de deux corps identiques, on imagine deux têtes ou deux personnes indissociables partageant un même corps, ce qui intensifie à la fois le côté « miroir » et le tabou. Une radicalisation typique de ces influenceuses IA qui disent vendre du contenu pornographique. L’IA a un avantage de taille par rapport à l’industrie pornographique « classique » : pas besoin d’utiliser des draps, des vêtements ou du maquillage mal fait, un prompt suffit pour avoir ce que l’on veut.



