Internet a fonctionné pendant trente ans sur un principe d’ouverture et d’interopérabilité globale. Ce modèle se fissure. Les frontières numériques se referment, poussées par des logiques géopolitiques, des sanctions commerciales et des régulations nationales. La dislocation numérique des grands écosystèmes informatiques est désormais un fait structurel, pas un épiphénomène.
Le cas Huawei : naissance d’un nouvel écosystème
En mai 2019, l’administration Trump place Huawei sur l’« Entity List » américaine. Google révoque alors la licence Android accordée à l’entreprise chinoise. Concrètement, les nouveaux appareils Huawei ne peuvent plus embarquer les Google Mobile Services (GMS) : Play Store, Gmail, Google Maps ou YouTube.
Huawei conserve l’accès à AOSP, la base open source d’Android, mais plus la couche propriétaire de Google. En réponse, l’entreprise annonce HarmonyOS dès août 2019, trois mois après le ban. Le système évolue en plusieurs phases : d’abord un fork d’AOSP couplé aux Huawei Mobile Services (HMS), puis HarmonyOS NEXT à partir de 2023, un OS totalement indépendant, sans aucune ligne de code Android.

Début 2025, HarmonyOS revendique plus d’un milliard d’appareils actifs, ce qui en fait le troisième écosystème mondial derrière Android et Windows (sur Rotek, nous avons pu tester des appareils sous HarmonyOS tels que la Huawai Watch Fit 4 Pro ou la Huawei Watch GT 6 PRO).
La Russie : une migration forcée par les sanctions
Le cas russe est le plus systématique après la Chine. Dès 2014, après l’annexion de la Crimée et les premières sanctions, Moscou commence à remplacer les logiciels américains dans l’administration publique. Depuis l’invasion de l’Ukraine en 2022 et le retrait de Microsoft du marché russe, ce mouvement s’est brutalement accéléré.

Des distributions Linux locales, Astra Linux, RED OS, ALT Linux, sont devenues les alternatives officielles pour les administrations russes. En 2025, des groupes industriels russes réclament même l’interdiction de Windows dans les établissements scolaires, invoquant la contradiction avec la politique d’interdiction des logiciels étrangers dans le secteur public.
Géopolitique et technologie : une continuité directe
La dislocation numérique n’est pas un accident technologique. La géopolitique en est le moteur principal. Les restrictions technologiques sont le prolongement direct de tensions diplomatiques, commerciales et militaires : les sanctions américaines contre Huawei en 2019 ou le retrait forcé des logiciels occidentaux de Russie après 2022 suivent la même logique. La technologie est devenue un terrain d’affrontement au même titre que les matières premières.
Arthur Mensch, co-fondateur de Mistral AI, souligne que l’énergie est désormais le pilier stratégique de l’approvisionnement en puissance de calcul pour les intelligences artificielles sur le territoire européen. C’est une dépendance supplémentaire, concrète et souvent sous-estimée.
Depuis le développement des intelligences artificielles, chaque État cherche à disposer d’un modèle conçu et hébergé sur son territoire. Dépendre d’une IA étrangère n’avait longtemps posé aucun problème concret, les API franchissant les frontières sans friction. Ce paradigme a changé en juin 2026.
Une agence américaine en trois lettres a fermé l’accès au modèle le plus puissant d’Anthropic, Claude Fable 5, lancé officiellement le 9 juin 2026. Fable 5 est le premier modèle de la classe Mythos rendu public par Anthropic, avec des performances de pointe en ingénierie logicielle, recherche scientifique et analyse d’images. Sa restriction d’accès illustre mieux que tout autre événement récent que les intelligences artificielles les plus avancées sont désormais des actifs stratégiques soumis aux mêmes logiques que l’armement ou l’énergie.
Ces systèmes concentrent des enjeux critiques : fiabilité des réponses, approvisionnement en infrastructure, consommation énergétique. La dislocation numérique y est plus visible et plus rapide qu’ailleurs.
L’Europe : la souveraineté par la régulation
L’Europe n’est pas épargnée par la dislocation numérique, mais elle en est aussi l’un des acteurs. Le Digital Markets Act (DMA) oblige les grandes plateformes à ouvrir leurs écosystèmes à la concurrence, ce qui entraîne en retour des restrictions de fonctionnalités pour les utilisateurs européens.
Le cas Apple est le plus documenté. iPhone Mirroring, sorti en 2024, n’a jamais été disponible dans l’Union européenne. Début juin 2026, Apple a annoncé lors de la WWDC26 que Siri AI, l’assistant vocal entièrement revu pour iOS 27 et iPadOS 27, ne serait pas déployé dans l’UE. Apple invoque les contraintes du DMA et l’absence d’accord avec la Commission européenne sur des solutions préservant la confidentialité des données. Aucune date de disponibilité n’est annoncée pour le moment.
C’est ici la politique intérieure, et non une sanction étrangère, qui freine le déploiement de ces fonctionnalités. La dislocation numérique opère donc aussi de l’intérieur. Sur le terrain du cloud, les hyperscalers américains (AWS, Azure, Google Cloud) contrôlent encore 72% du marché cloud européen en 2026. Cette concentration alimente les inquiétudes liées au Cloud Act américain, une loi qui autorise les autorités américaines à accéder aux données hébergées par des entreprises américaines, où qu’elles se trouvent dans le monde.
Des acteurs comme OVHcloud et Scaleway en France, ou Infomaniak en Suisse, se positionnent comme alternatives souveraines. Sur le terrain de l’IA, Mistral AI s’est imposé comme une alternative crédible à OpenAI et Anthropic, avec une approche open source explicitement présentée comme un levier de souveraineté.
La souveraineté numérique ne se limite pas aux systèmes sensibles. Quand la France et l’Allemagne quittent Palantir pour adopter ChapsVision, c’est l’indépendance opérationnelle qui est visée. De même, le développement de La Suite, une suite de logiciels bureautiques pour les institutions et fonctionnaires français, montre que la dislocation numérique touche aussi les usages du quotidien.
L’open source peut-il résister à la dislocation numérique ?
L’open source n’a pas attendu les tensions géopolitiques pour construire des alternatives résilientes. Bitcoin, dont le whitepaper a été publié en 2008, a fondé le système monétaire le plus résistant à la censure jamais créé. Le Fediverse offre des réseaux sociaux et des systèmes d’échange décentralisés, hébergés aux quatre coins du monde et interconnectés par des protocoles ouverts.
Ces solutions ont un défaut structurel : elles restent confinées à des cercles technophiles. Leur adoption de masse n’a pas eu lieu. Tant que leur compréhension et leur accessibilité resteront limitées, elles ne constitueront pas une réponse à l’échelle du phénomène qu’elles prétendent contrer.
La dislocation numérique, ou quand l’informatique se ferme sur elle-même
L’informatique a fonctionné trente ans sur un modèle d’ouverture globale. Ce modèle se ferme. Les systèmes informatiques se fragmentent selon des logiques nationales et géopolitiques. Les VPN, devenus un produit grand public, sont la réponse individuelle à des frontières numériques que personne n’avait anticipées. Les réseaux sociaux ne sont plus universels : la Chine et la Russie opèrent les leurs en circuit fermé. Les intelligences artificielles les plus performantes sont presque toutes fermées, et leurs pays d’origine n’ont aucune raison de changer cela.
Cette dislocation numérique n’est pas près de s’inverser. Elle évoluera soit vers l’adoption de solutions open source à grande échelle, soit vers un monde de systèmes propriétaires fermés, limités à des zones géographiques définies par des rapports de force politiques.







